L'animal-emblème de l'art celtique Archéologie
Le sanglier est l'animal le plus fréquemment représenté dans l'art celtique : monnaies gauloises, fibules, casques, et surtout enseignes militaires — le carnyx, la grande trompette de guerre celtique, s'achève souvent en hure de sanglier stylisée, gueule ouverte. Force brute, crinière dressée, charge frontale : l'animal condense les valeurs guerrières que les Celtes mettaient en avant d'eux-mêmes, et que leurs adversaires leur reconnaissaient. Sa viande occupait par ailleurs une place de choix dans les dépôts funéraires et les banquets, où porc et sanglier sont la nourriture par excellence du festin1.
Les sangliers votifs Archéologie
La dimension proprement sacrée de l'animal est attestée par les grands bronzes votifs. Le trésor de Neuvy-en-Sullias (Loiret), découvert en 1861 près d'un sanctuaire de la Loire, comprend un sanglier de bronze presque grandeur nature, aux côtés de figures humaines et d'un cheval dédié au dieu Rudiobus ; le sanglier de Soulac-sur-Mer (Gironde) témoigne de la même pratique sur la côte atlantique. Déposer au sanctuaire l'image de l'animal, c'était sans doute consacrer ce qu'il incarnait — la puissance combattante — sans qu'aucun texte ne nous dise à quel dieu ces sangliers s'adressaient1.
Les chasses surnaturelles Tradition médiévale
Dans les littératures insulaires, le sanglier est l'adversaire des chasses fatales. En Irlande, le cycle des Fenians raconte la mort de Diarmuid Ua Duibhne : lié par un interdit à ne jamais chasser le sanglier, il est entraîné dans la poursuite du sanglier surnaturel de Ben Bulben — animal qui fut un homme, son propre frère de lait métamorphosé — et meurt de ses blessures, tandis que Finn, qui pourrait le sauver, laisse par jalousie l'eau guérisseuse couler entre ses doigts. Au pays de Galles, le récit Culhwch et Olwen fait de la chasse au Twrch Trwyth — un roi changé en sanglier monstrueux, portant entre ses oreilles un peigne et des ciseaux — l'épreuve centrale imposée au héros : Arthur et sa troupe le poursuivent d'Irlande en Cornouailles avant qu'il ne disparaisse dans la mer. Deux traditions, un même motif : le sanglier n'est pas un gibier, c'est un être de l'Autre Monde qui met les héros à l'épreuve2.
Il fut roi, et Dieu l'a changé en sanglier pour ses péchés ; entre ses deux oreilles se trouvent le peigne et les ciseaux que tu devras obtenir.
D'après Culhwch et Olwen, conte gallois médiéval associé aux Mabinogion.
Guerre, festin, Autre Monde Analyse
Le dossier du sanglier tient en trois registres cohérents : emblème guerrier dans l'art et sur les enseignes, viande souveraine du banquet — celle que se disputent les héros dans les récits de « part du champion » —, et créature de l'Autre Monde dans les chasses littéraires. Miranda Green souligne que ces registres se renforcent : l'animal chassé et mangé par excellence est aussi celui qui, dans le mythe, chasse et tue les hommes. On se gardera d'en tirer un « dieu-sanglier » celtique, qu'aucune source n'atteste ; c'est la circulation du symbole, plus qu'une figure divine unique, qui fait l'unité du dossier1.