Un arbre qui ne meurt pas Analyse
L'if (Taxus baccata, en vieil irlandais éo ou ibar) possède une longévité exceptionnelle : plusieurs spécimens des îles Britanniques sont estimés à plus de mille ans. Surtout, il se régénère d'une manière qui a frappé les imaginations — ses branches basses, au contact du sol, prennent racine et forment de nouveaux troncs, si bien qu'un if peut littéralement renaître de lui-même autour de son cœur pourri. Toujours vert, toxique dans presque toutes ses parties, il concentre les traits qui font un arbre de la mort et de l'immortalité à la fois1.
Les arbres sacrés d'Irlande Tradition médiévale
La tradition irlandaise médiévale énumère cinq grands arbres primordiaux, abattus selon les annales au fil de la christianisation. L'if y figure en bonne place : l'Eo Rossa, « l'if de Ross », est célébré dans les textes par une litanie d'épithètes — « roue des seigneurs », « droiture du monde ». L'Eo Mugna, malgré son nom (éo, « if »), est décrit par une partie des textes comme un chêne prodigieux portant glands, pommes et noisettes : les listes médiévales varient, et l'étude classique d'A. T. Lucas invite à ne pas en tirer un système trop cohérent. Il reste que dans cette géographie sacrée de l'Irlande, l'if compte parmi les arbres dont la chute marque la fin d'un monde1.
Le poison du roi : Catuvolcos Source antique
L'if fournit l'un des rares témoignages antiques directs sur le rapport des Celtes à un arbre précis. César rapporte qu'en 53 avant notre ère, Catuvolcos, roi de la moitié des Éburons, trop âgé pour fuir ou combattre après l'écrasement de son peuple, se donna la mort par l'if, « arbre qui abonde en Gaule et en Germanie ». Le geste dit à la fois la toxicité bien connue de l'arbre — la taxine de ses feuilles et de ses graines est mortelle — et, peut-être, la valeur d'une mort choisie par l'arbre de la mort ; cette seconde lecture reste une interprétation moderne, que le texte de César n'impose pas2.
Catuvolcos, roi de la moitié du pays des Éburons, qui avait pris part au soulèvement d'Ambiorix, accablé par l'âge et ne pouvant supporter les fatigues de la guerre ou de la fuite, se donna la mort avec de l'if, arbre qui est très commun en Gaule et en Germanie.
D'après César, La Guerre des Gaules, VI, 31.
L'ogham Idad et les cimetières Tradition médiévale
Dans l'alphabet des arbres, l'if correspond à la lettre Idad, placée à la fin de la série — position que les gloses médiévales associent à la fin des choses, dernier arbre comme dernière lettre. La présence massive d'ifs anciens dans les cimetières des îles Britanniques et de l'ouest de la France entretient la même association ; certains de ces arbres semblent antérieurs aux églises qu'ils jouxtent, ce qui a nourri l'hypothèse d'une continuité avec des lieux sacrés préchrétiens. L'hypothèse est séduisante mais invérifiable au cas par cas : la prudence commande d'y voir une tradition longue plutôt qu'une preuve de paganisme conservé3.