Le texte et ses manuscrits Tradition médiévale
Le Táin Bó Cúailnge nous est parvenu par plusieurs recensions copiées dans les grands manuscrits irlandais : la plus ancienne dans le Lebor na hUidre (« Livre de la Vache Brune », vers 1100) et le Livre Jaune de Lecan, une version plus ample et plus littéraire dans le Livre de Leinster (XIIe siècle). La langue des passages les plus archaïques fait remonter des parts du récit à plusieurs siècles avant ces copies. Récit central du cycle d'Ulster, le Táin met en scène un monde de guerriers, de chars et de forteresses royales que la tradition situe aux alentours de l'ère chrétienne — un monde littéraire, dont la valeur documentaire sur l'Irlande païenne réelle est débattue1.
L'intrigue : deux taureaux, une guerre Tradition médiévale
Tout part d'une querelle d'oreiller : Medb, reine du Connacht, et son époux Ailill comparent leurs richesses. Elles s'équivalent, à un animal près — Ailill possède le taureau blanc Findbennach, sans égal dans le cheptel de la reine. Medb décide d'obtenir, de gré ou de force, le seul rival possible : Donn Cúailnge, le Brun de Cooley, taureau prodigieux de l'Ulster. La négociation échoue, et l'armée des quatre autres provinces d'Irlande se met en marche. Or une malédiction frappe les guerriers d'Ulster : aux heures du péril, ils sont terrassés par les douleurs de l'enfantement — châtiment infligé jadis par la déesse Macha, contrainte de courir enceinte contre les chevaux du roi. Seul en échappe Cú Chulainn, dix-sept ans, qui n'est pas né en Ulster de la malédiction ; à lui seul de retarder l'invasion2.
Cú Chulainn au gué Tradition médiévale
Invoquant le droit du combat singulier, Cú Chulainn arrête l'armée aux gués des rivières et affronte champion après champion, jour après jour. L'épisode culminant l'oppose à Fer Diad, son frère d'armes et compagnon d'apprentissage, que Medb contraint au duel : trois jours de combat courtois — chaque soir les deux hommes s'échangent remèdes et nourriture — jusqu'à ce que Cú Chulainn tue Fer Diad et le pleure. C'est aussi pendant cette campagne que la Morrígan se présente à lui, offre son aide, est repoussée, et le harcèle sous forme d'anguille, de louve et de génisse — épisode raconté en détail dans la fiche consacrée à la déesse. Quand l'Ulster se relève enfin de sa langueur et met l'armée de Medb en déroute, les deux taureaux se rencontrent : Donn Cúailnge tue Findbennach, disperse ses restes à travers l'Irlande, puis meurt d'épuisement. La guerre n'a rien laissé à personne2.
Le druidisme dans le Táin Tradition médiévale
Le Táin est l'un des textes les plus riches sur le druidisme littéraire. On y voit Cathbad entouré de ses cent cinquante élèves prononcer les jours fastes — c'est sa prophétie qui pousse Cú Chulainn à prendre les armes. On y voit le héros graver des ogham sur des branchages pour imposer des interdits à l'armée ennemie. On y entend le serment cosmologique — que le ciel tombe, que la terre s'ouvre, que la mer submerge — analysé dans la fiche sur les trois mondes. Et dès le départ de l'expédition, Medb croise la prophétesse Fedelm, revenue d'apprendre la poésie (et la vision, l'imbas forosnai) : interrogée trois fois sur le sort de l'armée, elle répond trois fois — « Je le vois pourpre, je le vois rouge. » Fedelm, avec les bandrui évoquées dans la fiche sur les druidesses et prophétesses, montre que la voyance n'y est pas un monopole masculin2.
« Fedelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? » — « Je la vois pourpre, je la vois rouge. »
D'après le Táin Bó Cúailnge, trad. Thomas Kinsella, 1969.
Lire le Táin aujourd'hui Analyse
On a parfois présenté le Táin comme une « fenêtre sur l'âge du Fer » ; la recherche actuelle est plus prudente, y voyant d'abord une œuvre littéraire médiévale, travaillée par des scribes chrétiens, où des matériaux anciens coexistent avec des inventions d'époque. C'est précisément ce statut mixte qui en fait une source précieuse pour cette encyclopédie : non un reportage sur les druides, mais le témoignage le plus développé de ce que l'Irlande médiévale se rappelait — ou imaginait — de son passé païen. Les traductions de référence sont celles de Cecile O'Rahilly (éditions savantes des recensions) et de Thomas Kinsella, qui a donné au texte son audience moderne1.