Une déesse, trois noms Tradition médiévale
La Morrígan forme souvent une triade avec Badb (« corneille ») et Macha, trois figures qui se recouvrent partiellement dans les textes médiévaux au point que les scribes eux-mêmes semblent hésiter sur leurs frontières exactes. Cette instabilité même — un nom qui en recouvre trois, trois noms qui n'en désignent parfois qu'un — est caractéristique de la déesse : la Morrígan est une puissance qui se manifeste plutôt qu'une personne aux contours fixes. Certains textes élargissent d'ailleurs la triade à une quatrième figure, Nemain (« la frénésie guerrière »), dont le cri seul suffit à semer la panique dans les armées1.
Le nom lui-même est discuté. La lecture Mór-rígan, « grande reine », est la plus répandue ; mais plusieurs philologues préfèrent rattacher le premier élément à une racine désignant la terreur ou le cauchemar — apparentée au second élément de l'anglais nightmare —, d'où la traduction « reine des fantômes » ou « reine-cauchemar ». Une glose irlandaise ancienne va dans ce sens : elle rend le latin lamia, démon féminin, par morrígain. Les deux lectures ne s'excluent pas nécessairement — les scribes médiévaux ont pu réinterpréter un nom ancien dans un sens plus flatteur1.
Les métamorphoses face à Cú Chulainn Tradition médiévale
Dans le Táin Bó Cúailnge (« la Razzia des vaches de Cooley »), la Morrígan se présente à Cú Chulainn sous la forme d'une jeune femme et lui offre son amour et son aide au combat ; le héros la repousse, ignorant son identité divine. Blessée dans son orgueil, elle le harcèle ensuite sous forme d'anguille, de louve puis de génisse rousse pendant qu'il combat, et il la blesse à chaque assaut sans la reconnaître. Plus tard, alors qu'il est affaibli, elle se présente à lui sous les traits d'une vieille femme trayant une vache aux blessures identiques à celles qu'il lui a infligées ; par un jeu de réciprocité rituelle, Cú Chulainn la soigne sans le savoir, achevant ainsi de sceller leur relation ambivalente2.
La Morrígan encadre littéralement le destin du héros. Au début de la razzia, c'est elle qui, perchée sur une pierre dressée, avertit le taureau Donn Cúailnge — l'enjeu même de la guerre — du danger qui le menace. Et selon le récit médiéval de la mort de Cú Chulainn, elle brise le char du héros la nuit précédant son dernier combat pour tenter de le retenir ; lorsqu'il meurt debout, lié à une pierre levée, c'est une corneille se posant sur son épaule qui révèle enfin sa mort à ses ennemis — la déesse, sous sa forme d'oiseau, scellant la fin de celui qu'elle avait défié et protégé tour à tour4.
L'union avec le Dagda Tradition médiévale
Dans le récit de la seconde bataille de Mag Tuired, la Morrígan s'unit à le Dagda sur les bords de la rivière Unius, à la veille de Samain, et lui promet en échange son pouvoir magique contre les Fomoréens. Cette union associe étroitement la déesse à la souveraineté du territoire et à l'issue des grandes batailles, fonction que partagent d'autres figures féminines du monde celtique — voir Déesses-mères et souveraineté3.
Les prophéties de Mag Tuired Tradition médiévale
Le Cath Maige Tuired donne aussi à la Morrígan le dernier mot — au sens propre. Pendant la bataille, elle intervient par la parole plus que par les armes : elle avait promis au Dagda de priver le roi fomoire Indech « du sang de son cœur », et ses incantations accompagnent la déroute de l'ennemi. Une fois la victoire acquise, c'est elle qui la proclame aux hauteurs royales d'Irlande, à ses rivières et à ses estuaires3.
Suivent deux poèmes prophétiques que le texte lui attribue : le premier annonce une paix d'abondance — « paix jusqu'au ciel, le ciel jusqu'à la terre » —, le second, en contrepoint saisissant, décrit la fin des temps comme un catalogue de décadence : étés sans fleurs, vaches sans lait, femmes sans pudeur, hommes sans courage, jugements iniques. Cette double prophétie, prospérité promise puis monde défait, résume la déesse elle-même : souveraineté et destruction sont les deux faces d'une même puissance sur le destin3.
Le corbeau et la prophétie de doom Analyse
La Morrígan se manifeste fréquemment sous forme de corbeau ou de corneille planant au-dessus des champs de bataille, annonçant la mort à venir plutôt que la provoquant elle-même : elle est davantage une puissance qui révèle le destin funeste qu'une combattante directe. Cette fonction prophétique, combinée à son rôle de déesse-souveraine, a conduit certains chercheurs à la rapprocher typologiquement de figures féminines guerrières et prophétiques attestées ailleurs dans le monde celtique et germanique, sans qu'aucune filiation directe ne puisse être démontrée entre ces traditions distinctes1.
Le folklore irlandais plus tardif conserve une figure apparentée : la lavandière du gué, femme surnaturelle que l'on surprend à laver les armes ou les vêtements ensanglantés des guerriers voués à mourir. Ce motif, rattaché dès les premières études savantes à Badb et à la Morrígan, illustre la longévité de la figure de la messagère de mort bien au-delà des manuscrits médiévaux5.
Des manuscrits à la culture populaire Réinvention moderne
L'étude savante de la Morrígan commence en 1870 avec l'article pionnier de W. M. Hennessy sur « l'ancienne déesse irlandaise de la guerre », qui rassemble le dossier des textes et impose durablement l'étiquette — un peu réductrice — de « déesse de la guerre »5. Les relectures récentes insistent davantage sur ses fonctions de prophétie et de souveraineté, la guerre n'étant que le terrain où elles s'exercent le plus visiblement1.
Hors du champ savant, la Morrígan est devenue l'une des divinités celtiques les plus populaires : certains courants néopaïens contemporains lui vouent un culte à part entière, et elle apparaît régulièrement — souvent réduite à une guerrière sombre ou à une « déesse corbeau » — dans la fantasy, la bande dessinée et le jeu vidéo. Ces réinventions sont un fait culturel intéressant en soi, mais elles ne doivent pas être projetées sur les sources : la Morrígan des manuscrits médiévaux, mouvante et ambiguë, ne se laisse enfermer ni dans un panthéon ordonné ni dans une fiche de personnage — voir aussi les pratiques actuelles du néo-druidisme sur la distinction entre sources et réinventions.
Notes & références
- Angelique Gulermovich Epstein, « War Goddess: The Morrígan and Her Germano-Celtic Counterparts », thèse, UCLA, 1998. ↩
- Thomas Kinsella (trad.), The Táin, Oxford, Oxford University Press, 1969. ↩
- Elizabeth A. Gray (éd. et trad.), Cath Maige Tuired: The Second Battle of Mag Tuired, Irish Texts Society, 1982. Édition et traduction anglaise en ligne : CELT, University College Cork. ↩
- Proinsias Mac Cana, Celtic Mythology, Londres, Hamlyn, 1970 (récit de la mort de Cú Chulainn). ↩
- W. M. Hennessy, « The Ancient Irish Goddess of War », Revue Celtique, 1, 1870. La Revue Celtique est numérisée sur Gallica (BnF). ↩