Une plante singulière Analyse
Le gui (Viscum album) est une plante hémiparasite qui vit fixée aux branches d'arbres à feuilles caduques ou de conifères. Il reste vert toute l'année, y compris quand l'arbre-hôte a perdu ses feuilles, ce qui lui confère une apparence de vitalité inaltérable. Ses baies blanches translucides mûrissent en hiver, à contre-saison. Il ne touche jamais le sol et semble « tombé du ciel », selon l'expression de Pline1.
Cette existence aérienne a une explication que les Anciens connaissaient déjà : la graine du gui ne germe pratiquement jamais lorsqu'elle tombe à terre. Ce sont les oiseaux — au premier rang desquels la grive draine, Turdus viscivorus, littéralement « la dévoreuse de gui » — qui la déposent sur les branches, où la pulpe collante des baies la fait adhérer à l'écorce. Pline le notait déjà : semé par la main de l'homme, le gui ne lève pas ; il ne se reproduit que passé par le ventre des oiseaux2. Le latin viscum désignait d'ailleurs à la fois la plante et la glu que l'on tirait de ses baies pour piéger les petits oiseaux — ironie souvent relevée, l'oiseau propageant lui-même l'instrument de sa capture. C'est de viscum que viennent le nom scientifique de la plante et le mot français « gui ».
Le gui de chêne est particulièrement rare : la plante se développe bien plus souvent sur le pommier, le peuplier ou le tilleul. Cette rareté même renforçait, selon Pline, le caractère sacré de la découverte.
Le texte de Pline Source antique
Le passage le plus célèbre sur le gui se trouve dans l'Histoire naturelle de Pline (XVI, 249–251). Les druides y cueillent le gui le sixième jour de la lune, sur un chêne, avec une serpe d'or, après avoir sacrifié deux taureaux blancs. Pline ajoute que les druides appelaient le gui d'un nom signifiant « celui qui guérit tout » (omnia sanantem), et qu'ils lui attribuaient la vertu de rendre féconds les animaux stériles et de servir d'antidote universel3.
Le contexte du passage mérite d'être rappelé : Pline ne consacre pas de chapitre aux druides. Les livres XVI et XVII de l'Histoire naturelle forment une histoire naturelle des arbres, et c'est en recensant les plantes qui poussent sur le chêne qu'il en vient aux Gaules : les druides, écrit-il, ne tiennent rien de plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, pourvu qu'il s'agisse d'un rouvre. La scène druidique n'est donc pas, chez lui, un morceau d'ethnographie religieuse, mais une curiosité insérée dans un inventaire botanique — ce qui explique à la fois sa précision matérielle (le jour lunaire, la serpe, le manteau blanc) et son isolement : aucun autre auteur antique ne confirme ce rite.
Ce texte est analysé en détail dans l'article consacré à la cueillette du gui.
Un remède ambivalent Analyse
Le nom que Pline prête au gui — « celui qui guérit tout » — a fait de la plante un remède de réputation millénaire. Le paradoxe est que la botanique moderne inverse le tableau : les baies et les feuilles du gui contiennent des substances toxiques pour l'homme, et l'ingestion de la plante est aujourd'hui déconseillée. Les vertus que Pline lui attribue (fécondité des troupeaux, contrepoison) relèvent de la pharmacie magique antique, non d'une efficacité observée.
La plante n'en a pas moins poursuivi une longue carrière thérapeutique : la médecine populaire européenne lui a prêté des vertus contre l'épilepsie puis contre l'hypertension, et au XXe siècle la médecine anthroposophique issue de Rudolf Steiner a fait d'extraits de gui la base de préparations proposées en accompagnement de traitements contre le cancer — un usage qui prolonge consciemment le prestige « druidique » de la plante, mais dont l'efficacité n'est pas établie par la recherche médicale conventionnelle. L'histoire du gui médicinal illustre ainsi la force d'un texte antique : vingt siècles après Pline, l'omnia sanantem continue de travailler l'imaginaire thérapeutique. Sur les autres plantes de la pharmacopée attribuée aux druides, voir Plantes médicinales et magiques.
Le gui dans les textes insulaires Analyse
Les textes irlandais et gallois ne mentionnent pas explicitement le gui comme plante sacrée, ce qui a conduit certains spécialistes à souligner le caractère possiblement continental et limité du rite décrit par Pline. L'absence du gui dans la tradition insulaire pourrait s'expliquer par des raisons écologiques (le gui est plus rare dans les îles Britanniques, et semble avoir été à peu près absent d'Irlande avant l'époque moderne) ou par le hasard de la transmission textuelle4.
Ce silence est d'autant plus remarquable que le droit irlandais ancien connaît, lui, une véritable hiérarchie juridique des arbres et arbustes — les « seigneurs du bois » et leurs rangs inférieurs —, minutieusement codifiée, où chêne, noisetier et if occupent le sommet : le gui n'y figure pas5. La plante la plus célèbre du druidisme dans l'imaginaire moderne est donc, dans les seules traditions celtiques écrites qui nous soient parvenues, une absente. Voir L'if, le noisetier, le sorbier pour cette hiérarchie des arbres.
Le gui dans la culture moderne Postérité moderne
Le dicton « au gui l'an neuf », souvent présenté comme un cri rituel druidique, est d'attestation tardive et d'origine discutée. L'usage de s'embrasser sous le gui à Noël est une coutume anglo-saxonne documentée à partir du XVIIIe siècle, sans lien direct démontré avec les pratiques antiques6.
C'est pourtant par la bande dessinée que la scène de Pline est aujourd'hui la plus universellement connue : le druide Panoramix d'Astérix (créé en 1959 par René Goscinny et Albert Uderzo) cueille le gui avec une serpe d'or pour préparer sa potion magique, et l'album La Serpe d'or (1962) fait même de l'outil rituel le ressort de son intrigue. L'image du druide au gui, transmise de Pline aux gravures savantes du XVIIIe siècle puis à la peinture académique du XIXe, est ainsi devenue l'un des stéréotypes les plus solides de la culture populaire — voir La redécouverte à l'époque moderne sur la construction de cette imagerie.
Notes & références
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XVI, 249. Texte en ligne : livre XVI en traduction française (Remacle). ↩
- Pline, H.N., XVI, 247. ↩
- Pline, H.N., XVI, 249–251. ↩
- Guyonvarc'h et Le Roux, Les Druides, 1986. ↩
- Fergus Kelly, « The Old Irish Tree-List », Celtica, 11, 1976. ↩
- Ronald Hutton, The Stations of the Sun, Oxford, 1996. ↩