Myrddin, le fou du bois Tradition médiévale
Les poèmes gallois les plus anciens mentionnent Myrddin Wyllt (Myrddin le Sauvage), un barde devenu fou après la bataille d'Arfderydd (vers 573 selon les Annales Cambriae) et réfugié dans la forêt de Celyddon (Calédonie). Vivant parmi les arbres et les animaux, doué de prophétie, il incarne l'archétype du « fou du bois » (geilt), personnage présent aussi dans la tradition irlandaise sous le nom de Suibhne Geilt1.
La première attestation du nom se trouve dans l'Armes Prydein (« La Prophétie de Bretagne »), poème politique gallois daté des environs de 930, qui invoque une prophétie de Myrddin — signe que le personnage était déjà, au Xe siècle, une autorité prophétique reconnue. Les poèmes qui lui sont attribués — Yr Afallennau (« Les Pommiers »), Yr Oianau (« Les Salutations ») — sont conservés dans le Livre Noir de Carmarthen, manuscrit du XIIIe siècle : le fou y parle à un pommier de la forêt et à un porcelet, pleure ses compagnons tombés à Arfderydd et prophétise les guerres des Gallois. La tradition écossaise connaît par ailleurs un double presque exact du personnage sous le nom de Lailoken, fou prophète lié à saint Kentigern de Glasgow — indice que la légende du sauvage prophétique circulait dans tout le nord brittonique1.
Le nom lui-même pose une énigme que la recherche n'a pas tranchée : l'hypothèse la plus couramment admise veut que Myrddin doive son existence à la ville de Carmarthen (gallois Caerfyrddin, de l'antique Moridunum, « la forteresse de la mer ») — le poète éponyme aurait été inventé, par fausse coupe du toponyme, pour expliquer le nom de la ville, puis fusionné avec la légende nordique du fou d'Arfderydd. D'autres chercheurs maintiennent la possibilité d'un personnage historique du VIe siècle. Le débat reste ouvert.
Geoffroy de Monmouth Tradition médiévale
Geoffroy de Monmouth, dans son Historia Regum Britanniae (vers 1136), fusionne deux traditions : celle de Myrddin le fou prophète et celle d'Ambrosius, enfant prophétique mentionné par Nennius. Il crée ainsi le personnage de Merlinus Ambrosius, devin et conseiller des rois, qui prédit la venue d'Arthur et organise la construction de Stonehenge en faisant transporter les pierres d'Irlande par magie2. Les Prophéties de Merlin, insérées au cœur de l'ouvrage, connurent une fortune propre : recopiées et commentées dans toute l'Europe médiévale, elles firent de Merlin une autorité prophétique invoquée pendant des siècles dans la propagande politique anglaise et galloise.
Geoffroy changea le nom Myrddin en Merlinus pour éviter l'association avec le mot français merde (Merdinus aurait été malheureux).
Une quinzaine d'années plus tard, Geoffroy revient au personnage dans un long poème latin, la Vita Merlini (vers 1150), qui suit cette fois fidèlement la tradition galloise du fou du bois : Merlin y perd la raison à la guerre, s'enfuit dans la forêt de Calédonie, dialogue avec le barde Taliesin et prophétise depuis son observatoire aux soixante-dix portes et fenêtres3. La contradiction entre ce Merlin nordique du VIe siècle et le Merlin de l'époque de Vortigern, un siècle plus tôt, n'échappa pas aux lecteurs médiévaux : dès la fin du XIIe siècle, Giraud de Cambrie proposait de distinguer deux Merlins, Merlinus Ambrosius et Merlinus Silvester (« le Sylvestre »), solution élégante à un problème créé par Geoffroy lui-même.
Robert de Boron et le Merlin des romans Tradition médiévale
C'est la littérature française qui achève la métamorphose. Vers 1200, Robert de Boron fait de Merlin, dans son roman en vers dont il ne subsiste qu'un fragment et une mise en prose, le fils d'un démon et d'une jeune fille pieuse, racheté par le baptême : de son père il tient la connaissance du passé, de la grâce divine celle de l'avenir4. Ce Merlin christianisé dicte son histoire au clerc Blaise, institue la Table Ronde pour le roi Uther sur le modèle de la table du Graal, et organise l'épreuve de l'épée dans l'enclume qui révélera Arthur. Les grands cycles en prose du XIIIe siècle (le Lancelot-Graal et sa Suite du Merlin) ajoutent la fin du personnage : séduit par la fée Viviane (ou Nimue), Merlin lui enseigne ses propres enchantements, qu'elle retourne contre lui pour l'enfermer à jamais — prison d'air, tombe ou tour invisible selon les versions.
Merlin est-il un druide ? Analyse
Merlin partage plusieurs traits avec le druide des sources antiques et irlandaises : la prophétie, le conseil au roi, la maîtrise de la nature, la connaissance des astres et de la magie. Sa retraite dans la forêt rappelle les bois sacrés des druides. Cependant, Merlin est un personnage littéraire médiéval, plusieurs siècles plus tard que les druides historiques5.
La transformation de Merlin — du fou prophète gallois au sage enchanteur de la légende arthurienne — illustre comment la mémoire du druide a évolué dans l'imaginaire occidental, passant du sacerdoce antique à la figure du magicien romanesque.
Le Merlin moderne Postérité moderne
Merlin est devenu l'un des personnages les plus populaires de la culture occidentale. Chaque époque a réinventé sa figure : sage mélancolique et victime de Viviane chez Tennyson (Idylls of the King, 1859–1885), enchanteur trahi et pourrissant dans la forêt chez Apollinaire (L'Enchanteur pourrissant, 1909), précepteur excentrique et anachronique chez T. H. White (The Sword in the Stone, 1938), que le dessin animé de Disney (Merlin l'Enchanteur, 1963) popularisa auprès de générations d'enfants. Le néo-druidisme le revendique comme un archétype du druide, ce qui n'est pas sans anachronisme6 : le Merlin que nous connaissons est une créature de la littérature des XIIe–XIIIe siècles, non un témoignage sur le sacerdoce antique — voir Le renouveau du XVIIIe siècle sur la fabrique moderne de la figure du druide.
Notes & références
- A. O. H. Jarman, « The Welsh Myrddin Poems », dans R. S. Loomis (éd.), Arthurian Literature in the Middle Ages, Oxford, 1959. ↩
- Geoffroy de Monmouth, Historia Regum Britanniae, éd. Neil Wright, Cambridge, 1985. ↩
- Geoffroy de Monmouth, Vita Merlini, éd. et trad. Basil Clarke, Life of Merlin, Cardiff, University of Wales Press, 1973. ↩
- Robert de Boron, Merlin, roman du XIIIe siècle, éd. Alexandre Micha, Genève, Droz, 1979. ↩
- Jean Markale, Merlin l'enchanteur, Paris, Retz, 1981. [RÉF. À VÉRIFIER — perspective parfois contestée] ↩
- Nikolai Tolstoy, The Quest for Merlin, London, Hamish Hamilton, 1985. ↩