Le chêne et le nom des druides Source antique
Pline l'Ancien propose une étymologie célèbre : les druides tireraient leur nom du mot grec drus, le chêne. « Ils ne tiennent rien de plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, pourvu que ce soit un rouvre », écrit-il dans le passage fameux de l'Histoire naturelle (XVI, 249) qui décrit la cueillette rituelle du gui. Si la linguistique moderne préfère l'étymologie *dru-wid- (« très savant »), le lien entre druides et chênes reste un topos puissant de la tradition1.
Le nom celtique du chêne est en tout cas bien connu : gaulois dervos, irlandais ancien daur, gallois derw, breton derv — une même racine qui, de fait, n'est pas sans parenté avec celle de dru-wid-. Le mot gaulois survit dans la toponymie de la France actuelle, où plusieurs noms de lieux et de forêts remontent à dervos ou à ses dérivés, discrète mémoire des chênaies de la Gaule1. En gallois, le mot derwydd (« druide ») a longtemps été rapproché de derw (« chêne ») : rapprochement séduisant que la linguistique moderne juge, là encore, secondaire — mais qui montre la vitalité du topos jusque dans la langue.
Un arbre sacré Analyse
Le chêne est l'un des arbres les plus imposants et les plus longévifs d'Europe. Sa symbolique de force, de stabilité et de majesté en faisait un candidat naturel au statut d'arbre sacré. Les Celtes n'étaient pas les seuls à le vénérer : les Grecs l'associaient à Zeus (oracle de Dodone), les Romains à Jupiter, les Germains à Thor2.
Un second témoignage antique, moins célèbre que celui de Pline, va dans le même sens : le rhéteur grec Maxime de Tyr (IIe siècle apr. J.-C.) rapporte que les Celtes vénèrent leur Zeus sous la forme d'un haut chêne. Le témoignage est isolé, de seconde main, et l'on ignore de quels Celtes il parle exactement — mais il montre qu'aux yeux des observateurs gréco-romains, l'association des Celtes et du chêne allait de soi6. Rappelons enfin que le mot nemeton, qui désigne le sanctuaire celtique, évoque une clairière : le cadre végétal du culte, quelle qu'ait été l'essence des arbres, est l'un des traits les mieux attestés de la religion des druides.
Le chêne rouvre (Quercus robur, le robur de Pline) est aussi l'hôte occasionnel du gui — hôte rare, ce qui renforçait le caractère exceptionnel de la découverte selon Pline. Le gui de chêne est beaucoup moins fréquent que le gui de peuplier ou de pommier.
Le chêne dans les traditions insulaires Tradition médiévale
En Irlande, le mot daur (ou dair) désigne le chêne. Il entre dans la composition de nombreux toponymes : Derry (Doire, « chênaie »), Kildare (Cill Dara, « l'église du chêne »). L'ogham correspondant au chêne est Duir, l'une des lettres les plus importantes de l'alphabet oghamique3.
Ces deux toponymes illustrent d'ailleurs un phénomène remarquable : la continuité entre arbre sacré et christianisme irlandais. C'est « à l'église du chêne » que la tradition situe le monastère de sainte Brigitte de Kildare — dont la figure recoupe celle de la déesse Brigit, comme l'explique l'article Déesses-mères et souveraineté — et la tradition médiévale prête à saint Colum Cille un attachement particulier aux chênaies de Derry et de Durrow (Dairmag, « la plaine des chênes »), où il fonda ses monastères7.
Les bile (arbres sacrés) d'Irlande comptaient plusieurs chênes vénérés. Le chêne de Mugna, l'un des cinq arbres mythiques d'Irlande, est décrit comme un arbre cosmique dont la chute marque la fin d'une ère. Les lois irlandaises anciennes (Brehon Laws) classent les arbres en catégories selon leur valeur, le chêne figurant parmi les « arbres nobles » (airig fedo) : son abattage illicite exposait à de lourdes compensations, à la mesure de sa valeur économique — glands pour les porcs, bois d'œuvre — autant que symbolique4.
L'arbre sacré n'était pas qu'un décor : le bile dominait souvent le site d'inauguration des rois, au point que l'abattage de l'arbre d'une tribu rivale, consigné à plusieurs reprises dans les annales irlandaises, constituait l'affront suprême — une décapitation symbolique de la royauté adverse. Le chêne figure en bonne place parmi les essences de ces arbres vénérés recensés par les sources irlandaises8.
Traces archéologiques Archéologie
L'archéologie offre quelques indices du rôle du chêne dans les pratiques rituelles. Des poteaux de chêne ont été retrouvés dans des contextes cultuels, notamment dans les enclos sacrés de type Viereckschanze en Europe centrale. Des passerelles et des plates-formes en chêne ont été découvertes dans des tourbières, suggérant des aménagements rituels liés aux eaux sacrées5.
Le témoignage le plus spectaculaire vient d'Irlande : la voie de Corlea (comté de Longford), chaussée de lourds madriers de chêne posés sur une tourbière, dont l'abattage des arbres est daté par la dendrochronologie de 148 av. J.-C. Barry Raftery, qui l'a fouillée, souligne l'énormité de l'entreprise — des centaines de grands chênes abattus pour un ouvrage qui s'enfonça dans la tourbe en une décennie — sans que l'on puisse trancher entre fonction routière et geste de prestige, voire dimension rituelle5. La dendrochronologie elle-même doit beaucoup à cet arbre : c'est sur les longues séries de cernes des chênes irlandais et anglais que repose la chronologie absolue de la protohistoire des îles.
La postérité d'un symbole Réinvention moderne
Le couple du druide et du chêne doit enfin beaucoup à sa redécouverte moderne : à partir du XVIIIe siècle, gravures et tableaux installent l'image du sage en robe blanche officiant sous un chêne vénérable, faucille d'or à la main — mise en scène directement tirée du passage de Pline, mais généralisée bien au-delà de ce qu'il dit. Le renouveau druidique a hérité de ce décor : nombre de cérémonies néo-druidiques contemporaines se tiennent de préférence dans des chênaies, et le chêne demeure l'emblème le plus universellement partagé des ordres druidiques actuels. Symbole rétrospectif pour une part, mais adossé, on l'a vu, à un dossier antique et médiéval bien réel.
Notes & références
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XVI, 249. Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, entrée « druides ». Texte en ligne : livre XVI en traduction française (Remacle). ↩
- Miranda Green, The World of the Druids, London, Thames and Hudson, 1997. ↩
- Damian McManus, A Guide to Ogam, Maynooth, 1991. ↩
- Fergus Kelly, « The Old Irish Tree-List », Celtica, 11, 1976. ↩
- Barry Raftery, Pagan Celtic Ireland, London, Thames and Hudson, 1994 (chapitre sur les voies de tourbière et Corlea). ↩
- Maxime de Tyr, Dissertations, II, 8 (la numérotation varie selon les éditions) ; passage cité et commenté par Miranda Green, The World of the Druids, 1997. ↩
- Niall Mac Coitir, Irish Trees: Myths, Legends and Folklore, Cork, Collins Press, 2003. ↩
- A. T. Lucas, « The Sacred Trees of Ireland », Journal of the Cork Historical and Archaeological Society, 68, 1963. ↩