Une naissance sous prophétie Tradition médiévale
Lug est un dieu de la frontière : par son père Cian, fils du dieu-médecin Dian Cécht, il appartient aux Tuatha Dé Danann ; par sa mère Ethne, fille de Balor, il descend des Fomoréens, leurs adversaires. Cette double ascendance n'est pas un détail généalogique : elle fait de lui l'être qui réunit les deux camps — et l'instrument de la prophétie annonçant que Balor périra de la main de son propre petit-fils1. La version romanesque de sa naissance — Ethne enfermée dans une tour par son père, séduite malgré tout, l'enfant jeté à la mer et sauvé — n'apparaît en revanche que dans le folklore moderne recueilli au XIXe siècle : les manuscrits médiévaux se contentent de la généalogie2.
L'admission à la cour de Tara Tradition médiévale
Le récit de la seconde bataille de Mag Tuired raconte comment Lug se présente aux portes de Tara et demande à être admis. Le portier lui répond que nul n'entre sans posséder un art déjà représenté à la cour. Lug énumère alors ses talents un à un — charpentier, forgeron, champion, harpiste, guerrier, poète, magicien, médecin, échanson, bronzier — et à chaque fois le portier objecte qu'un dieu de la cour possède déjà ce talent. Lug demande alors s'il existe quelqu'un qui les réunisse tous à la fois : faute de réponse, il est admis, et bientôt mis à l'épreuve dans un concours d'échecs, de force et de musique qu'il remporte contre tous les champions de la cour. Le roi Nuada, comprenant ce qu'un tel être peut apporter à la guerre qui se prépare, va jusqu'à lui céder son propre siège royal pendant treize jours1.
La victoire sur Balor Tradition médiévale
Lors de la seconde bataille de Mag Tuired, Lug affronte son grand-père Balor, géant dont le regard funeste tue quiconque le croise. Au moment où se soulève la paupière monstrueuse, Lug lui perce l'œil d'un jet de fronde, si violemment que l'œil ressort de l'autre côté du crâne et retourne son pouvoir mortel contre les rangs fomoréens. La prophétie est accomplie, la victoire des Tuatha Dé Danann acquise1.
La lance et la royauté Tradition médiévale
Parmi les quatre talismans que les Tuatha Dé Danann apportent de leurs villes d'outre-mer figure, aux côtés de la pierre de Fál, de l'épée de Nuada et du chaudron du Dagda, la lance de Lug, venue de la cité de Gorias : « nulle bataille ne fut jamais soutenue contre elle, ni contre l'homme qui la tenait en main »1. C'est à cette arme de jet — ou à sa fronde — que l'on rapporte volontiers son épithète de Lámfada, « au long bras » : celui qui atteint sa cible de loin. L'arme dit aussi la fonction : Lug est un dieu royal. Après la mort de Nuada, tué par Balor dans la bataille, la tradition pseudo-historique du Lebor Gabála Érenn (« Livre des conquêtes de l'Irlande ») fait de lui le roi des Tuatha Dé Danann et lui attribue quarante années de règne3.
Un nom partagé par tout le monde celtique Comparaison
Le nom de Lug correspond très probablement au dieu gaulois Lugus. César écrit que les Gaulois honorent par-dessus tout un dieu qu'il nomme Mercure, « inventeur de tous les arts » (omnium inventorem artium) — formule où beaucoup de celtisants reconnaissent l'exact équivalent du samildánach irlandais4. Le théonyme survit dans plusieurs toponymes majeurs : Lugdunum (« la forteresse de Lug »), devenu Lyon, dont on rapproche traditionnellement Laon et Loudun. En Espagne comme en Suisse, des dédicaces s'adressent aux Lugoves, forme plurielle du nom ; celle d'Uxama (Osma, Espagne) émane d'une corporation de cordonniers — détail troublant quand on sait que la triade galloise des « trois cordonniers d'or » compte précisément Lleu parmi ses membres2.
La mythologie galloise conserve en effet la figure de Lleu Llaw Gyffes (« Lleu à la main habile »), héros de la quatrième branche du Mabinogi : frappé par sa mère Arianrhod d'une triple malédiction — pas de nom, pas d'armes, pas d'épouse humaine —, il reçoit pour femme Blodeuwedd, créée de fleurs par les magiciens Math et Gwydion ; trahi par elle, transpercé, il survit sous forme d'aigle avant d'être rendu à forme humaine5. La prudence reste de mise : la parenté des noms est solidement établie par la linguistique comparée, mais elle ne garantit pas une identité de culte ou de récit entre les trois figures.
Le père divin de Cú Chulainn Tradition médiévale
La tradition ultérieure ne laisse pas Lug enfermé dans le cycle mythologique. Dans la Táin Bó Cúailnge, il est le père divin de Cú Chulainn : au plus fort de la razzia, alors que le héros épuisé défend seul l'Ulster, un guerrier venu du síd se présente à lui, se déclare son père, l'endort trois jours et trois nuits et chante sur ses blessures pour les guérir, tandis que lui-même tient le gué6. Le dieu « aux multiples talents » se fait ici guérisseur et veilleur — dernière métamorphose d'une figure qui les aura toutes assumées.
La fête de Lugnasad Tradition médiévale
Le nom de la fête de Lugnasad, célébrée vers le 1er août, signifie « assemblée de Lug ». La tradition médiévale rattache cette fête à des jeux funéraires que Lug aurait institués en mémoire de sa mère nourricière Tailtiu, mais cette explication narrative, propre à la littérature médiévale, ne doit pas être confondue avec une origine antique certaine de la fête elle-même. Le nom du dieu, lui, est resté dans la langue : en irlandais moderne, le mois d'août se dit toujours Lúnasa.
Un rapprochement continental intrigue les chercheurs depuis longtemps : c'est précisément à Lugdunum, « la forteresse de Lug », qu'Auguste fixa l'assemblée annuelle des Trois Gaules autour de l'autel de Condate, célébrée chaque 1er août. Coïncidence de date et de lieu troublante — mais qui peut s'expliquer par le seul calendrier politique romain, et que les sources ne permettent pas de convertir en preuve d'une fête panceltique de Lugus2.
Notes & références
- Elizabeth A. Gray (éd. et trad.), Cath Maige Tuired: The Second Battle of Mag Tuired, Irish Texts Society, 1982. Édition et traduction anglaise en ligne : CELT, University College Cork. ↩
- Proinsias Mac Cana, Celtic Mythology, Londres, Hamlyn, 1970. ↩
- R. A. S. Macalister (éd. et trad.), Lebor Gabála Érenn, Irish Texts Society, 5 vol., 1938–1956. ↩
- César, Guerre des Gaules, VI, 17. Texte en ligne : livre VI en traduction française (Bibliotheca Classica Selecta, université de Louvain). ↩
- Pierre-Yves Lambert (trad.), Les Quatre Branches du Mabinogi, Paris, Gallimard, 1993. ↩
- Cecile O'Rahilly (éd. et trad.), Táin Bó Cúailnge: Recension I, Dublin Institute for Advanced Studies, 1976. ↩