Un nom rarement attesté Linguistique
Le nom Cernunnos dérive du gaulois cernu-, « corne », auquel s'ajoute un suffixe divin -unnos : littéralement « celui qui a des cornes »1. Il est important de préciser que ce nom précis n'est attesté avec certitude que sur une seule inscription antique, endommagée et partiellement restituée par les épigraphistes — ce qui en fait, malgré sa célébrité actuelle, l'un des théonymes gaulois les plus fragilement documentés.
Le pilier des Nautes Source antique
Cette inscription se trouve sur le pilier des Nautes, monument votif érigé à Lutèce sous Tibère par la corporation des bateliers de la Seine, aujourd'hui conservé au musée de Cluny à Paris. Le registre concerné montre un personnage barbu, assis, portant des bois de cervidé, associé au nom partiellement lisible « [CER]NVNNOS »2.
Des formes voisines du nom apparaissent toutefois ailleurs : une dédicace gauloise en écriture grecque trouvée à Montagnac (Hérault) mentionne un dieu Carnonos, et une inscription du Luxembourg un deo Ceruninco — des théonymes bâtis sur la même racine « corne »1. Ils suggèrent qu'un dieu cornu était honoré sous des noms apparentés dans plusieurs régions, sans que l'on puisse affirmer qu'il s'agissait partout de la même divinité, ni que le nom lu sur le pilier des Nautes ait été son appellation « officielle » commune.
Le chaudron de Gundestrup Archéologie
L'image la plus célèbre associée à ce type de figure cornue provient du chaudron de Gundestrup, un vase en argent découvert en 1891 dans une tourbière du Danemark et conservé au Musée national de Copenhague. L'une de ses plaques intérieures représente un personnage assis en tailleur, coiffé de bois de cerf, tenant un torque d'une main et un serpent à tête de bélier de l'autre, entouré d'animaux. L'origine exacte du chaudron — atelier celtique ou thrace, datation entre le IIe et le Ier siècle av. J.-C. — reste débattue parmi les spécialistes, ce qui invite à la prudence quant à son rattachement direct au culte gaulois de Cernunnos3.
D'autres images du dieu cornu Archéologie
Le personnage aux bois de cerf n'est pas isolé : une série de monuments, échelonnés sur plusieurs siècles, décline le même type iconographique. La plus ancienne image souvent rattachée au dossier est une gravure rupestre du Val Camonica, dans les Alpes italiennes : une grande figure debout, dressant des bois de cerf, un torque au bras, généralement datée de l'âge du Fer — mais son lien avec le dieu gaulois nommé des siècles plus tard reste une hypothèse4.
En Gaule même, le bronze de Bouray-sur-Juine (Essonne) montre un dieu assis en tailleur aux jambes terminées en sabots de cervidé ; un bas-relief gallo-romain de Reims représente une figure cornue assise entre Apollon et Mercure, une bourse déversant des pièces à ses pieds — image qui a nourri l'hypothèse d'un dieu associé à la prospérité et à l'abondance, sans que cette identification soit définitivement assurée. À travers ces documents reviennent des constantes : la position assise jambes croisées, le torque (porté ou tenu), la compagnie des animaux — en particulier le cerf et l'étrange serpent à tête de bélier, créature composite propre à l'art religieux celtique, que l'on retrouve aussi auprès d'autres divinités gauloises5. La posture assise, souvent qualifiée de « bouddhique » par les premiers commentateurs, a une explication plus simple que l'exotisme : Diodore de Sicile rapporte que les Gaulois prenaient leurs repas assis à même le sol, sur des peaux de bêtes (V, 28) — le dieu est assis comme s'asseyaient ses fidèles. Sur la place du cerf dans le symbolisme celtique, voir le bestiaire symbolique.
Aucun texte antique, en revanche, ne dit quoi que ce soit de ce dieu : ni César, ni Lucain, ni aucune source écrite ne mentionne Cernunnos. Lorsque César dresse la liste des grands dieux de la Gaule sous des noms romains — Mercure, Apollon, Mars, Jupiter, Minerve (Guerre des Gaules, VI, 17) —, aucune de ces équivalences ne désigne de façon évidente un dieu cornu. Certains chercheurs ont proposé de le reconnaître derrière le « Dis Pater » dont, selon César (VI, 18), les Gaulois se disaient tous descendus, ou de le rattacher aux fonctions de prospérité du « Mercure » gaulois ; ces hypothèses restent invérifiables. Tout ce que l'on croit savoir de lui — dieu de la nature sauvage, de l'abondance, maître des animaux — est donc déduit de l'image seule, ce qui impose une prudence particulière : l'iconographie sans texte est l'un des terrains les plus glissants de l'étude des religions anciennes. Voir le panthéon gaulois sur ce système d'équivalences romaines.
La réinvention moderne Postérité moderne
Cernunnos occupe une place centrale dans le néo-paganisme et la Wicca contemporains sous la figure du « Dieu cornu », souvent présenté comme une divinité universelle de la nature, de la virilité et du cycle des saisons. Cette construction, développée principalement au XXe siècle, doit être clairement distinguée du dieu antique : elle emprunte le nom et l'image du pilier des Nautes mais leur attribue une mythologie, une fonction cosmique et un culte que rien dans les sources antiques ne documente.
Un jalon décisif de cette réinvention fut la thèse de l'égyptologue Margaret Murray (The God of the Witches, 1931), qui voyait dans le « dieu cornu » une divinité préhistorique universelle dont le culte aurait survécu clandestinement jusqu'aux procès de sorcellerie. Cette théorie est aujourd'hui rejetée par les historiens, mais elle a profondément marqué la Wicca naissante de Gerald Gardner, qui fit du Dieu cornu — souvent appelé Cernunnos — l'une de ses deux divinités centrales6. De là, la figure a essaimé dans la fantasy, le jeu vidéo et l'illustration néo-païenne. C'est un cas exemplaire de la distance qui peut séparer un théonyme antique, réduit à un nom et une image, de sa réappropriation religieuse moderne — voir Pratiques actuelles.
Notes & références
- Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Paris, Errance, 2003, s.v. cernunnos. ↩
- Paul-Marie Duval, Les Dieux de la Gaule, Paris, PUF, 1976 (rééd. 1993). ↩
- Miranda Green, Symbol and Image in Celtic Religious Art, Londres, Routledge, 1989. ↩
- Miranda Green, The Gods of the Celts, Gloucester, Alan Sutton, 1986. ↩
- Paul-Marie Duval, Les Dieux de la Gaule, op. cit. ; Miranda Green, Symbol and Image, op. cit. ↩
- Ronald Hutton, The Triumph of the Moon: A History of Modern Pagan Witchcraft, Oxford, Oxford University Press, 1999. ↩